Le président de l’entreprise d’intelligence artificielle, Greg Brockman, tenait un journal personnel détaillé depuis 2010. Personne ne le savait jusqu’à ce que les avocats d’Elon Musk le brandissent comme pièce à conviction dans le procès qui oppose ce dernier au groupe et à ses anciens associés.
Un carnet – autrefois intime – tenu pendant plus de dix ans par son auteur s’est imposé comme l’une des pièces maîtresses du procès qui oppose, depuis quelques jours, Elon Musk à OpenAI et à ses dirigeants.
Ces derniers – le PDG Sam Altman et le président Greg Brockman en tête – sont accusés d’avoir trahi la mission philanthropique assignée à la firme d’intelligence artificielle lors de sa création en 2015, à laquelle participait alors le patron de xAI.
Pendant plusieurs heures, Brockman, appelé à témoigner à la barre, a vécu l’expérience peu réjouissante de voir ses notes personnelles, commencées à l’époque de ses études, lues à voix haute au tribunal. Un moment « douloureux », a‑t‑il reconnu, même s’il dit n’avoir « aucune honte » du contenu de ces dizaines de pages.
Ces révélations offrent un aperçu rare des débats internes qui ont accompagné la transformation d’OpenAI.
Un dialogue intérieur sur les millions à gagner
Selon Tom Dotan, journaliste de Vanity Fair qui suit le procès sur place, ces notes « touchent au cœur de tout ce qu’Elon affirme dans cette affaire », à savoir que les fondateurs auraient détourné une organisation à but non lucratif pour en faire une machine à profits.
Dans son journal, Greg Brockman consigne ses réflexions sur l’évolution stratégique d’OpenAI, mais aussi ses propres ambitions financières. Une question revient ainsi régulièrement dans ses notes : « Financièrement, qu’est‑ce qu’il me faudra pour atteindre un milliard de dollars ? Comment puis‑je valoir 1 milliard ? ».
De quoi offrir des munitions aux avocats de Musk. « Combien valez‑vous aujourd’hui ? », lui ont‑ils demandé avec insistance. Réponse de l’intéressé : 30 milliards de dollars, compte tenu de la valorisation actuelle d’OpenAI et de sa participation.
Réplique immédiate de la partie adverse : si Brockman estimait qu’un milliard suffirait à satisfaire ses objectifs personnels, pourquoi ne pas reverser les 29 milliards restants à l’organisation à but non lucratif dont il se réclame encore ?
Une pratique curieusement fréquente
Dans un contexte où tout document écrit peut être saisi dans une procédure judiciaire, l’existence d’un tel journal peut surprendre. « J’adore ce gars, mais à quoi pensait‑il ? », s’est ainsi interrogé David Friedberg, co‑animateur du podcast All‑In consacré au business et à l’investissement.
Pourtant, Brockman est loin d’être le premier patron à coucher ses pensées sur papier à ses risques et périls. Le légendaire PDG d’Intel, Andy Grove, tenait lui aussi un journal depuis les débuts de l’entreprise en 1968, utilisant des cahiers de composition « marbrés » pour structurer sa réflexion, comme l’a raconté l’historien Richard S. Tedlow, professeur émérite à la Harvard Business School.
Plus récemment, les procureurs fédéraux américains ont exploité le journal de Caroline Ellison, proche collaboratrice de Sam Bankman‑Fried dans l’affaire FTX, qui contenait notamment une liste régulièrement mise à jour intitulée « les choses qui font paniquer Sam ». Là encore, des écrits censés rester privés se sont transformés en pièce à conviction centrale.
